Samedi 9h, donc.
J'ai décidé de rester au lit jusqu'à midi au minimum. Une dure soirée m'attend et j'ai besoin d'être en pleine forme. En effet, poussée par un masochisme pervers sans nom (ou par le besoin d'argent, allez savoir), j'ai accepté de filer un coup de main à Orfeo, traiteur de mes amis, et me voilà donc embauchée pour servir lors d'un mariage à Compiègne le soir même. 150 convives, service à l'assiette, oeuf corse (comme dirait l'autre). Début des hostilités 17h, fin prévue 4h du mat'. D'où la grasse mat' (pour une fois que j'ai une *vraie* excuse).

Samedi 9h, toujours.
Les Taurens ont maintenant entonné "In the Navy" sous les applaudissements nourris d'une foule de gobelins armés de grenades à fragmentation.
C'est là que les sirènes retentissent, signe pour la population de se rendre à l'abris le plus proche et d'attendre la fin du bombardement israelien. Je me fais la remarque qu'il faut vraiment être débile pour coller des sons aussi stridents dans un rêve ma foi jusque là d'assez bonne qualité sonore. Ca ne change rien. Pire, les sirènes me cassent de plus en plus les oreilles.
Evidemment, c'est le téléphone.
Je caresse un moment l'idée de laisser l'importun personnage ayant l'indécence de me téléphoner un samedi matin se fatiguer. Sauf qu'il est fort probable (personne n'appelant jamais sur ma ligne fixe) qu'il s'agisse d'un quelconque télévendeur, voire un sondeur IFOP, et, c'est bien connu, ces gens là ne lachent jamais le morceau. Et puis Kalou dort, alors par charité chrétienne (ceci est une expression toute faite), je décroche ce putain de téléphone.

C'est pile poil là que la loose commence.
Mes parents étant partis en vacances, leur femme de ménage passe tous les jours à leur appartement nourrir le chat et arroser les plantes. Et là, samedi, 9h du mat', à l'autre bout du fil, elle m'explique qu'elle n'arrive pas à ouvrir la porte et qu'il faut que je vienne l'aider. La panoplie entière des insultes inscrites à mon répertoire me traverse l'esprit à la vitesse de la lumière. Tout ce qui sort de ma bouche est finalement un pathétique "Ok, j'arrive". Pathétique je vous dis.
Un short/tee-shirt et un démarrage de bagnole plus tard, je réalise en allumant ma première clope de la journée que je suis entrain de conduire en dormant debout, ce qui est bien mais pas top. Je dégaine mon habituelle arme ultime : je cale l'autoradio sur Nostalgie et me mets à chanter à tue tête un "I will survive" de grande qualité, qui tombait fort justement à point.
9h15 environ, me voilà arrivée chez mes parents (qui n'habitent pas loin, ce qui est pratique quand le frigo est vide mais beaucoup moins quand la femme de ménage n'arrive pas à ouvrir la porte, CQFD). Mme M. (nous appellerons la femme de ménage ainsi pour plus de commodité) me voyant arriver, une immense lumière d'espoir illumine son regard et pendant quelques poignées de secondes je me sens un peu comme le Messie en personne.
Au moins jusqu'au moment où je casse ma propre clé en tentant d'ouvrir cette foutue porte.
L'important, dans la loose, c'est d'y aller à fond. Une demie loose** c'est aussi inutile qu'un demi casse-noix.

Samedi, 9h45, je décide qu'il est temps de faire intervenir un professionnel. Pages Jaunes, Aubervilliers, S, Serrurier.

Samedi, 10h45, le 14eme numéro de la liste décroche enfin. M'assure qu'il n'y a pas de problème, qu'il me rappelle très vite pour me dire quand son technicien pourra venir.

Samedi, 12h45, après mon 4ème rappel, le Numéro 14 m'avoue qu'il n'a personne de disponible et qu'il ne pourra probablement pas intervenir avant lundi. La présence d'un animal enfermé sans réserve d'eau ni de nourriture ne semble pas l'émouvoir plus que cela.

Samedi 13h. Me voilà à nouveau devant la porte avec mon Super Héros personnel, j'ai nommé Kalou. Confiante dans son indéniable habileté manuelle je suis sure et certaine que si quelqu'un peut ouvrir cette porte, c'est bien lui.

Samedi 13h40. En sueur et à bout souffle nous cessons de nous escrimer sur cette foutue porte de !@#!@#. J'ai déja des visions d'horreur de Mitsuko (la boule de poils enfermée) entrain de crever de faim et de soif. Deux chats morts en 10 jours, ca commencerait à faire un peu beaucoup.

Samedi 14h00. Sur le chemin du retour, Kalou a une idée de génie. Puisque les serruriers d'Aubervilliers sont tous des cons fainéants, pourquoi ne pas tenter d'appeler un artisan du 19ème, tout proche. Quand je vous dis que Kalou est mon Super Héros.

Samedi 14h15. Le premier numéro de la liste me répond. A l'autre bout du fil une voix calme, professionnelle, me pose quelques questions puis, alors que le choeur des Anges entonne un Hallelujah du plus bel effet, me dit que "Je vous envoie quelqu'un tout de suite". J'hésite à formuler immédiatement une demande en mariage, me ravise et explique simplement au monsieur que, mes parents habitant une résidence, j'attendrai la voiture du technicien au portail d'entrée afin qu'il puisse se garer dans le parking. Ca aquiesce dans mon combiné et hop, je raccroche, soudain prise d'une folle envie d'exécuter la fameuse Danse de la Joie de Chandler.

Samedi 15h15. Près d'une heure que j'attends ce foutu serrurier sur le parking de la résidence de mes parents. Il fait 40 degrés. Je suis en plein soleil. Ma bagnole est noire. Je hais l'humanité toute entière et passe le temps en imaginant tout un tas de tortures barbares à base d'outils de serrurerie.

Samedi 15h45. Il aura fallu très exactement 10 secondes et un coup d'épaule appuyé à ce type pour ouvrir cette foutue porte. 10 secondes, un coup d'épaule et 96 euros Hors Taxes.

Samedi 16h. Après m'avoir expliqué que c'est le bois de la porte qui avait gonflé sous l'effet de la chaleur, le gars ajoute que cela risque de se reproduire quotidiennement tant que durera la canicule. Evidemment, il a une solution. Solution qui me coutera 180 euros Hors Taxes supplémentaires. Ai-je vraiment le choix ? Je signe le devis.

Samedi 16h02. 6 coups de marteaux plus tard la porte est réparée. A 30 euros Hors Taxes le coup de marteau, je songe vivement à me reconvertir.

Samedi 16h05 : Je signe un chèque de 329 Euros TTC, déplacement compris. Le type se barre, me laissant l'étrange impression de m'être faite sévèrement avoir (un autre terme me vient à l'esprit mais blahblah décence blahblah). Mitsuko se frotte contre mes jambes en miaulant qu'elle a faim et soif.
Moi, je dois être dans 55 minutes à Compiègne pour servir à l'assiette 150 convives.
J'ai dormi 4h.
Je hais l'Humanité toute entière mais surtout, et vraiment, tout particulièrement, les serruriers.


*: cf le blog L'art de la loose" par Toutankh
** : Un très mauvais jeu de mots impliquant "demie loose" et "demie moore" me vient à l'esprit mais j'ai décidé de vous épargner.